Je n’ai jamais aime le mot “fidele”. Sa consonance m’évoque une docilité bêtasse qui vous dépouille de toute envie de dévergondage libérateur. On entend d’un ton envieux qu’Unetelle a “un mari fidele”… à défaut d’avoir la queue qui remue, celui-là porte la laisse…. On dit d’un ami qu’il est fidele, et voila qui lui pousse, non des cornes, bien sûr, mais les oreilles pataudes d’un gentil chienchien.
Le mot “chienne”, d’ailleurs, allez savoir pourquoi, suggère des notions bien différentes,,,
La fidélité est une denrée enviée, Même le business s’en mêle. Avez vous remarque comme c’est une valeur en hausse? En marketing, on parle de client “fidele”, de “taux de rétention”. Dans la vie normale, la seule rétention qu’une femme peut attendre lorsqu’il s’agit de ses fesses, c’est la rétention d’eau.
Ce phénomène marketing peut paraitre paradoxal dans un monde ou le zapping est de rigueur, ou l’on ne démarre pas un film, un job ni une nouvelle relations sans se demander si on n’est pas en train de rater mieux ailleurs, Avec la “carte de fidélité’, le commerçant avise vous promet de “récompense votre fidélité”, selon la formule consacrée…
Récompenser la fidélité… voila un concept bien vulgaire. Obscène, même, Ce qui me chagrine n’est pas la mutation du concept moral de la fidélité a un concept ouvertement marchand, Le principe est le même. On ne fait, signe des temps, que passer d’une pigeonnade judéo-chrétienne a une pigeonnade consumériste.
Vous trouvez que j’exagère? Ne dit on pas des amoureux qu’ils roucoulent? Mauvais présage. Prenons les époux, par exemple, Ils s’enfilent, dès le jour de leur mariage, après le serment d’usage sur la fidélité mutuellement due: une bague!
C’est vrai qu’un pigeon bagueé, même volage, revient toujours au nid…
Autrefois, la fidélité, déguisée en valeur morale, n’était rien d’autre que le ciment de ce que l’on désigne aujourd’hui de ce nom a consonance pâteuse: la cohésion sociale. Surtout celle de la femme. Assurant ses arrières grâce au mariage, Madame était, en sus du devoir conjugal, en droit d’attendre le gite et le couvert. Tout comme le chien, dont on voudrait faire croire que la légendaire fidélité à son maitre émane d’un amour inconditionnel. Maintenant qu’elle a son indépendance financière, Madame fait ce qu’elle veut de son arrière-boutique, et c’est tant mieux. Le chien, quant a lui, malgré ses grands yeux naïfs, sa tête gentiment penchée pour faire joli et sa queue frétillante, n’est qu’un faux cul.
Fidélité bien ordonnée commence par soi même. Par expérience, quand on est fidele a autrui, on a souvent bien du mal a l’être a soi. C’est pour cela qu’il est nécessaire de promettre aux consommateurs comme aux traitres, une récompense pour justifier l’adhésion, Être fidele par intérêt plutôt que par conviction, elle est la, l’obscénité.
L’autre jour, nous faisions les courses a l’hypermarché du coin. En principe, ce n’est pas une activité que j’aime faire avec Monsieur. Quitte a avoir un homme derrière moi, autant qu’il ne soit pas en train de pousser un caddie…. La vue affligeante de ces maris, suivant courtoisement Madame avec un chariot à roulettes pendant que celle-ci y dépose ses emplettes d’un air nonchalant, contrarie ma libido. Enlevez le chariot et vous aurez la position du toutou dresse sur ses pattes arrières, les papattes avant sagement positionnées en attendant sa récompense. Je n’aime pas la docilité chez un homme. C’est en cela que je le distingue du chien, parce que pour finir les restes, ils sont bien tous les deux. Bref. Ce jour la, j’avais trouve amusante l’idée d’acquérir ensemble nos camemberts hebdomadaires, prise sans doute par une impérieuse envie de renforcer, par cet acte ménager, notre légitimité de petit couple.- Notons en passant que ce mot la, “couple” que je trouve très gênant de prononcer en public se trouve être l’anagramme de “copule”- Je tiens a préciser qu’a ce stade de notre relation, ‘j’avais au préalable pris soin de me procurer séparément fil dentaire et rouleaux de pécu, afin de préserver le mystère érotico-sensuel de notre relation naissante.
Nous passons a la caisse, Tout en annonçant le prix a payer, l’officiante, un rien pétasse, qui fixe à cet instant les chiffres lumineux sur l’écran de contrôle, claironne l’inévitable question: “Vouzave la carte de fidélité?” Saisie par “Le” mot, incongrument lâche en surplomb de mes laitues et mes yaourts 0%, je rétorque férocement: “Ah non Madame, d’ailleurs moi je ne suis fidele a personne”. Piquée au vif, la caissière, animée soudain par cet instinct de récupération qu’éprouvent certaines femmes lorsqu’elles considèrent qu’un homme, particulièrement s’il s’agit d’un grand brun costaud plutôt joli garçon, “n’a vraiment pas d’chance avec cette femme là”, se tourne vers mon homme et d’un air entendu, persifle “Ah ben c’est monsieur qui doit être content, que vous soyez pas fidele!”
Et la, royale, j’assène le coup de grâce, devant la file d’attente subitement très alerte, et je m’exclame “ah mais attention, avec Monsieur c’est différent. Il a sa carte, lui. Je lui tamponne a chaque coup, et au bout de dix, il a une gâterie!”
A question obscène, réponse graveleuse, Pauvre Josiane, elle n’a pas saisi, du haut de son tapis roulant, qu’elle n’était que le symbole de mon aversion pour les marchands de rêves tristes. N’empêche que ca soulage.