On connaissait, pauvres de nous francais, les toilettes a la turque. Probablement un vestige des amours impetueuses entre un ingenieur sanitaire turc et une francaise balneotherapeute, si on en juge par la puissance du jet emportant le fruit de nos entrailles vers les profondeurs de la terre. Il y a du mystique, dans le vece a la turque. Un rappel d’humilite face a votre condition humaine et a la violence indomptable des elements. Il est parfaitement comprehensible que les sanitaires turcs n’aient pas etendu leur percee chez nos amis Americains.
J’imagine sans peine que la simple vision de ce trou beant, occupant la place d’honneur de ce reduit fetide, ait eu raison de la pudeur aseptisee locale. En outre, pour le pragmatisme americain, la logique sanitaire conduirait a favoriser, plutot que celle des pieds, la douche des parties prenantes dans ce soulagement naturel. N’en deduisez pourtant pas qu’Outre Atlantique, les visites aux les toilettes des lieux publics soient une experience depourvue d’inquietude. Pour celles d’entre vous qui, comme moi, tirent habituellement profit cette pause naturelle pour se retrouver, dans la solitude d’une alcove rassurante, loin des regards et des pressions de la vie sociale, la visite aux ‘restrooms’ comme on dit ici (salles de repos, en traduction literale) temoigne d’une reputation usurpee. Des le premier regard, vous comprenez que vous ne pourrez compter sur ce moment privilegie pour vous ressourcer. Les toilettes americaines sont construites avec des criteres de conception bien differents des notres. L’economie, sans doute, la securite, peut etre, l’esprit de partage de notre condition humaine, a coup sur. Oubliez l’isolement rassurant d’une cabine etanche aux bruits et au paraitre de la vie en societe.
La toilette americaine est montee sur pieds, enfin, sur jambes, dit on en anglais… ce qui en dit long. Plus vos jambes sont courtes, plus vous courez le risque que votre dignite ne s’abaisse au niveau inferieur de la separation entre les compartiments. Penchee dans la plus humble des positions, nez sous la porte, vous n’etes qu’a un souffle de votre compagne de posture dans le cabinet d’a cote, essayant de vous concentrer sur l’ouvrage, detournant votre gene par la fixation obstinee des pieds de cette voisine. Une occasion de reflechir, suivant la saison, sur les craquelures dans le vernis de l’ongle, la cambrure de l’escarpin ou le collant file sur la cheville. Il m’est toujours apparu comme une injustice de constitution de constater que la plupart de mes voisines de cellule pouvaient, en un temps record, et avec une saine sonorite, s’acquitter de la tache les amenant dans ces lieux, alors qu’il m’est toujours impossible, apres des mois d’entrainement, de faire entendre mon filet musical avant que les lieux ne soient revenus a un niveau de solitude totale.
Les aventures latrinesques se compliquent encore davantage sur le lieu de travail. N’est- il pas en effet compromettant pour la contenance professionnelle que de devoir partager sans plus de manieres ces moments d’humilite dans la vie d’une femme de carriere, avec les collegues que vous cotoyez chaque jour dans des circonstances ou dignite et serieux doivent prevaloir ? Vous poussez la porte de la ‘salle de repos’ comme ils disent ici, et l’esprit de corps vous saute aux yeux. La, dans l’alignement des six compartiments qui composent ce triste lieu, vous ne comptez pas moins de 4 paires de pieds, dont l’ecartement indecent ne laisse aucun doute sur les activites en deroulement dans la semi penombre des cabines.
Il m’est totalement impossible de considerer ces pieds independamment de toute appartenance aux hauts de corps habituellement vus depassant des bureaux a l’etage superieur. Mentalement je ne peux m’empecher d’apparier bas et hauts tout en hesitant entre pousser la porte suivante ou battre en retraite en attendant des moments plus favorables a mon intimite. Je suis de toute evidence la seule a connaitre ces affres de la pudeur.
Sans doute encouragees par ce rapprochement obligatoire, les femmes americaines affectionnent particulierement les confidences dans ces lieux de communion sanitaire, devisant joyeusement tout en liberant leur vessie, puis s’attardant pres des lavabos, s’enduisant de creme parfumee pour les mains, s’informant mutuellement de la sante du petit dernier, de la teneur du weekend avec les beaux parents ou echangeant les bonnes adresses de shopping… pendant que, tapie dans le cagibi en face, je tente en vain de colmater l’ajourement impudent entre la porte et le pilier des cabines a l’aide d’un pull ou d’un sac a main, choisi de grand format a dessein pour sa polyvalence. Au premier abord, de telles failles peuvent apparaitre comme des defauts de conception. Il semblerait cependant que les ouvertures et les ajourements des toilettes americaines soient gouvernees par des raisons de securite, valeur absolue dans ce pays. Si vos crises de constipation vous provoquent, a la poussee, des malaises cardiaques, la toilette americaine est une aubaine.
Guides par la regularite de votre souffle pendant l’effort, vos voisins de cellules seront a meme d’appeler le 911 dans des delais records, vous evitant ainsi un deces dans des conditions manquant singulierement de panache. Obsedees par les risques de violence sexuelle dans les lieux publics, vous pouvez ici vous soulager sans risque. Ces caracteristiques rassurantes ont cependant un revers pour les pervers. Un senateur americain conservateur, farouche opposant public de l’homosexualite, vient d’en faire la douloureuse experience. La police, qui opere jusque dans les reduits intimes des restrooms de l’aeroport de Minneapolis lui a mis les menottes aux poignets sans autre forme de proces alors qu’il repondait aux appels du pied codifies d’un jeune policier en civil, planque jusqu’aux chevilles dans la cabine contigue.
Si la morale locale a souffert de cet evenement honteux, j’y vois, de mon cote, enfin une lueur d’espoir… celle qu’un jour l’americain honnete, craignant que sa jovialite ne soit mal interpretee, prenne la resolution de limiter la surface de contact dans les toilettes publiques, les restaurant enfin a leur statut de…. petit coin.