Le banana split, dit la légende, fut inventé près de Pittsburgh en 1904, par un jeune pharmacien répondant au nom pétaradant de David ‘Doc’ Strickler. Avec sa banane -coupée en deux, je vous l’accorde- ses boules de chaque côté et ses injections de chantilly, voila un dessert lourd…de sens, à ne pas mettre entre toutes les mains. Pour un contemporain de Sigmund l’autrichien, c’était fort.
D’un autre côté, Sigmund lui-même fut souvent photographié un cigare à la main. Même à la Maison Blanche, on les fumait sous les bureaux, hein, Monica?
L’été est rude pour les règles de bienséance. C’est sur le trottoir que çà se passe. Je croyais le sud de la France particulièrement affecté, avant d’arriver aux Etats Unis. La différence, je pense, est l’innocence totale avec laquelle les atteintes aux bonnes moeurs sont perpétrées ici. Je passe sur les épouvantables minijupes ou shorts portés sur tous les gabarits, à tous les âges… accompagnées des inévitables tongs, que l’on nomme fort à propos “flip flops” en anglais, sans doute une référence à la démarche de canard fainéant qu’elles confèrent…. Ce qui me perturbe réellement, ce sont les glaces.
Il y a des plaisirs qu’ils vaut mieux circoncire, euh, circonscrire à la sphère privée. Reconnaissez qu’enfourner en public un cône glacé puis lui faire subir les derniers outrages devant tout le monde n’est pas dépourvu de certains frissons, dont la température de la friandise n’est pas responsable. Un cône, deux boules, voilà réellement un plaisir qui ne se savoure pas avec une élégance décontractée devant témoins.
Quelle ne fut pas ma surprise, ce midi, prenant une petite pause sur le parvis devant nos bureaux, de voir arriver un couple muni d’une gâterie qui, dans notre pays, ferait pouffer de rire la population. La petite coupe carrée en gaufrette est surmontée d’une crème glacée (ice cream pour les franchement ignares) dont la forme n’admet aucune équivoque. Voilà les tourtereaux qui s’installent à la table d’à côté, sous mes yeux ébahis, et entreprennent, chacun pour soi, concentrés sur l’ouvrage, de taquiner l’oblong iceberg avec la langue. Je regarde autour de moi, sonde le regard de ma collègue. Personne ne semble perturbé par le spectacle. Je décide de garder pour moi mes émotions, mais trouve très difficile de me concentrer sur notre innocente conversation.
La femme, surtout, me fascine. Elle regarde sa friandise avec les yeux de l’amour. La tourne, la retourne. Sa tension monte, c’est visible. Et toc, un coup de langue. Elle change de côté, ajuste la langue, et toc…Christine et moi passerons 10 minutes à deviser sans dévier sur notre weekend, nos amis, notre promenade de samedi, alors que deux chaises plus loin se déroule une scène dont la lente obscénité résultera en une castration inéluctable, perpétrée à coups de langue par une femme au zèle impitoyable, qui se renversera enfin sur sa chaise en métal, l’air repus, l’oeil torve, le ventre apaisé. Alors, heureuse?
Je respire. En France, j’aurais pu rire de la scène avec mon interlocutrice, proférer des grossieretés jubilatoires, bref, me soulager. Ici, une seule mention ironique sur la signification peu subliminale des faits se heurterait à l’incompréhension choquée de mon entourage. C’est un ajustement permanent.
Les américains sont polis et chaleureux avec autrui. Il faut le savoir. ”Have a good one!” dit on à Pittsburgh en prenant congé de quelqu’un. Mot à mot : ”Prenez-vous en une bonne!”. De journée, pardi. On a l’esprit vraiment mal tourné dans notre pays… Pour preuve, le banana split. A Cassis, près de Marseille, un restaurant a longtemps mis sur la carte un dessert américain à la banane, servi aux dames sans cuiller, à manger à la main exclusivement. Rebaptisé “Rêve de Jeune Fille”.